Le poète et musicien new-yorkais

— Le jazz et la poésie, mmmmmmm... ça se marie bien !
déclame depuis la scène cette voix tonitruante
épuisée par l'alcool et les cigarettes,
des profondeurs de cette gorge,
jaillissent des onomatopées rythmiques,
de ce son guttural et singulier,
de simples syllabes hypnotiques pour le public,
Diga Diga Doo, Diga Doo Doo,
les mains du poète et musicien new-yorkais
swinguent dans le vide,
son regard se perd vers les cieux,
Duke Ellington et Louis Armstrong l'observent.

La première strophe, 
un puissant uppercut pour nos oreilles
aux sonorités d'outre-Atlantique,
déchire
le dernier carré de silence de la salle ;
de sa bouche,
s'échappent tous ces mots surexcités,
qui volent au-dessus de l'auditoire
et viennent mourir dans les flots écumés de l’imaginaire.

Que dit-il ?

Sois libre dans ta tête,
Pas de fautes, pas d'erreurs,
Ton esprit est ton prophète,
L’avenir ne peut te faire peur,
Pense à vivre mais aussi à rire,
Profite de la fête,
Un jour il te faudra mourir,
L’acte n'est pas une défaite.

M'imaginer ce couplet 
puis les suivants,
me raconter une histoire, 
dans ma tête ça tourne en boucle,
sa langue d'outre-Atlantique
n'est qu'un babillage cadencé,
obscur et confus pour moi,
n'écouter que son phrasé ;
rêver de Brooklyn 
et de ses nuits d'été,
de ses clubs de jazz enfumés,
de ses big bands endiablés,
de leurs morceaux entrainants,
des danseurs élancés en transe
et sentir sur ma peau,
la moiteur de leur corps ardents,
m'y voir exalté parmi eux.

Me réveiller par un long 
Diga Diga Doo, Diga Doo Doo
ses mains battent encore la mesure,
son numéro se termine,
le poète et musicien new-yorkais 
salue le public qui l'acclame,
l'entendre nous dire une dernière fois
avec son sourire malicieux :
— Le jazz et la poésie, mmmmmmm... ça se marie bien !
il s'en va loin des projecteurs de la scène 
pour l'épaisse obscurité de la salle.

Son prénom ?
impossible de m'en souvenir,
Son histoire ?
ne pas la connaitre,
seule me reste encore,
quatre semaines après sa rencontre,
une simple vision de son apparence :
un béret Gavroche vissé sur le crâne, 
des mains plissées levées dans le vide,
un visage buriné par l'âge,
sur lequel deux émeraudes 
renferment encore 
un peu de sa jeunesse.

Poème de Jean-Michel Léglise présent dans le recueil Le tournis des mots
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